Dans la Nièvre, la révolution commence par un duel

 

Les tous débuts de la révolution française ne furent pas tels qu’on peut se l’imaginer aujourd’hui, les contextes étaient bien différents que ceux qui nous sont suggérés dans les manuels d’Histoire, encore faut-il que l’on les évoque.


En milieu rural, alors que le clergé tenait son rang, jaloux de ses revenus produits par le peuple, le monde paysan, et de ses prérogatives prodiguées par la grande Eglise, la noblesse se divisait entre deux conceptions, les uns restaient fidèles aux us et coutumes dont ils héritaient depuis plus de mille ans de leurs ancêtres et les autres étaient  influencés par le siècle des lumières, par l’expédition victorieuse contre les anglais des troupes de La Fayette en Amérique et les idéaux de liberté. Le Tiers état réunissait les notables et les propriétaires. Le peuple, quant à lui, n’était pas physiquement représenté, seuls quelques, enseignants, avocats ou journalistes pouvaient symboliser, comme ils le pouvaient, cette masse d’individus, bien supérieure à celle du clergé et de la noblesse. Ce fut le cas à Saint-Pierre-le moutier.

Les trois ordres, Clergé, Noblesse et Tiers-état, se réunirent les 25 et 26 mars 1789 dans la grande salle d’audience du présidial et procédèrent à la nomination de leurs députés.

Les députés élus furent pour le Clergé ; M.François de Damas, doyen de la cathédrale Saint-Cyr de Nevers, l’abbé d’Elam, vicaire général du diocèse, dépité titulaire, Dom Abel de Lespinasse, prieur titulaire du prieuré de Saint-Pierre-le-Moutier, député suppléant. Pour la noblesse ; M.le comte de Bar, chevalier et député titulaire, M.me Roy, chevalier, baron d’Allarde, député suppléant. Pour le Tiers-état ; M.Vyan de Baudreuille, lieutenant général et M. Pi ard de la Pointe, députés titulaires. MM. Claude-François Ballot, juge du marquisat de la Tournelle et Jean Sautereau, avocat au parlement, députés suppléants.

La réunion préliminaire des trois ordres à Saint-Pierre-le-Moûtier fut fort orageuse et les vieillards du pays racontaient, qu’à la suite d’une discussion violente, entre M.le comte de Langeron, partisan des idées libérales, et Mgr Pierre de Séguiran, évêque de Nevers, président de l’assemblée du clergé, un duel, dont l’issu avait été fatale pour l’évêque, avait eu lieu le lendemain, sur la route de Nevers.

Mgr Pierre de Séguiran était un homme violent et passionné. Il était l’ennemi des idées révolutionnaires et non content de dominer les élections de Nevers, où il avait été nommé député par le clergé, avait voulu influencer également celle de Saint-Pierre-le Moutier en faisant repousser les partisans des nouvelles réformes, notamment le comte Charles Andrault de Langeron, qui, à l’exemple de plusieurs grands seigneurs, s’était laissé convaincre aux nouvelles idées libérales. Il les avait d’ailleurs manifestés avec vivacité à l’assemblée des notables dont il faisait partie avec Mgr de Séguiran.

A la suite d’un débat personnel qui s’engagea entre eux, le prélat s’emporta, aigrit par une multitude de pamphlets qu’on avait fait courir contre lui à Nevers. Il injuria M. de Langeron et ce dernier lui ayant rappelé son épouvantable caractère et l’impunité attaché à son caractère, l’évêque en appela aux armes en offrant à M.de Langeron de vider leur querelle les armes à la main. Les deux hommes se rencontrèrent avec leurs témoins au lieu-dit « la croix des bois » sur la route de Saint-Pierre-le-Moûtier et l’évêque, atteint mortellement, fut ramené à Nevers, où il fut enterré en grande pompe à Saint-Cyr, tout en cachant avec précautions les circonstances de sa mort violente. On prétendit qu’il mourut d’une fluxion de poitrine en se rendant de Nevers à Saint-Pierre-le moutier pour présider les états-généraux. De même la sœur Pélagie, supérieure de la congrégation des sœurs de la Charité qui organisa les prières pour le défunt, devait décrire dans une circulaire l’état physique dans lequel se trouvait l’évêque : la continuité de ses travaux, de ses veilles jointe à la rigueur de l’abstinence et du jeune qui devait allumer le sang de feu qui le consumait et qui ne devait tarder à se manifester durant la tenue des assemblées préliminaires aux Etats Généraux. Pour l’église, il mourut de maladie en bon chrétien.

On rapporta pourtant que Mgr de Séguiran fut enlevé à la vie, à l’Eglise et à la monarchie, peu de temps après sa nomination aux Etats Généraux, par une mort «  prématurée » que beaucoup dirent «  accéléré » et que M.le comte Charles Andrault de Langeron  s’expatria quelques temps plus tard et entra au service de la Russie. Cette émigration n’était-elle pas l’aveu de ce noble qui risquait la justice royale ? Pourtant, bien qu’il s’enfuit à l’étranger, le duel ne fut jamais démenti dans la Nièvre au cours des années qui suivirent.  Le comte de Langeron avait épousé le 22 mai 1784, en premières noces, Thérèse Maignard, fille du marquis de La Vaupalière, laquelle refusa de le suivre dans son exode russe : ils divorcèrent comme la loi nouvellement votée le leur permettait.

Quelques temps après l’élection des députés, la cherté des vivres déclencha des émeutes à Nevers et à Saint-Pierre-le Moutier. La milice bourgeoise vint mater les émeutiers qui ne purent longtemps résister, étant soutenue par un détachement de cavalerie du Royal-Piémond, requis à Nevers par M.Ballard, maire de Saint-Pierre-le Moutier. Les insurgés, mis en déroute furent poursuivis, l’épée dans les reins, jusque dans les roseaux de l’étang. On compta cinq morts et vingt-cinq blessés parmi la population. L’oppression et les injustices se poursuivaient auprès du petit peuple qui criait famine. Dans les chaumières, le deuil augmentait la misère devenue invivable.

Ayant suivi les frères du Roi en exile, Charles Andreault de Langeron  combattit les armées républicaines dans les rangs de l’émigration et fut nommé Feld-maréchal et gouverneur d'Odessa. Il revint à Lanferon et dans le nivernais sous la restauration, mais n'ayant pas obtenu les honneurs royaux escomptés, il regagna la Russie.

Marié en troisièmes noces en Pologne avec Angèle Djerjanoska, il reconnut un fils naturel : Théodore Andrault de Langeron dont la descendance subsiste aux États-Unis. Il devait mourir à Saint-Pétersbourg le 4 juillet 1831 à la suite d’une épidémie de choléra.

Michel Benoit - Historien-Ecrivain


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