L'hiver 1788-1789 le plus froid depuis bien longtemps.

 


Nous sommes à la veille de la Révolution française et l’hiver 1788-1789 sera et restera l’un des hivers les plus cruels de mémoire d’homme. Ainsi, l'hiver rigoureux  qui s'est abattu sur la France, comme sur toute l'Europe, est une véritable calamité. Le plus grand froid que connaissaient les savants était celui de la nuit du 1er au 14 janvier 1709, où le thermomètre était descendu à -15 degrés 1/4. Dans la nuit du 30 au 31 décembre 1788 cependant, le thermomètre a marqué –18° 3/4! Mais si cet hiver est le plus froid, il est également le plus long : la gelée a commencé le 24 novembre et depuis ce jour, le froid est allé en augmentant jusqu'au 25 décembre, qui a connu un léger dégel. Deux jours après, le froid a repris une nouvelle vigueur.

À Mennetou-Râtel, les témoignages écrits du curé nous rappellent que :

«  Il n’a pas plu depuis le jour de la Saint-Michel jusqu’à Noël 1788, de manière que la plupart des terres sont restées sans être ensemencées. Le froid a commencé la semaine de la Saint-Martin …pendant la nuit de Noël, le vent se tourna au nord et le jour de la Saint-Étienne et les jours suivants jusqu’au premier janvier il faisait un froid plus grand qu’en mille sept cent neuf de trois degrés au thermomètre de monsieur le curé de Sancerre qui me le marqua. Les moulins ne pouvaient tourner. Ce pays-ci n’a pas trop souffert, car les moulins à vent des environs ont assez fourni. On y venait de Dun le Roy, d’Henrichemont, d’Aubigny, etc… Le pain manqua à Sancerre le dernier samedi de l’année. Beaucoup de personnes n’en pouvaient avoir pour emporter à leurs familles, pas même pour manger. (..) On vit sur la Loire des pièces ou plutôt des monceaux de glaces, larges comme deux boisselées de terres, de la hauteur de 20 à 25 pieds. À Saint-Thibault quatorze bateaux furent emportés d’un seul coup. Le mois de février a été un peu moins rude, mais le mois de mars a été très froid, le 12 mars il y avait des neiges de trois à quatre pieds. L’une des plus grandes pertes causées par le froid de cet hiver fut celle des noyers et des châtaigniers, il n’en est pas resté dix sur cent. »

Cet hiver âpre et prématuré qui, en empêchant une foule d'ouvriers de travailler, augmente la misère des nécessiteux a également nui à la circulation des subsistances, puisque les cours d'eau ne sont plus susceptibles de navigation et que les moulins situés sur les rivières sont hors de service. Dans ces voyages, Arthur Young nous décrit le paysage constaté lors de son passage dans le Cher :

« — Même pays malheureux jusqu'à la Loge; les champs trahissent une agriculture pitoyable, les maisons la misère. Cependant le sol serait susceptible de grandes améliorations, si l'on savait s'y prendre; mais c'est peut-être la propriété de quelques-uns de ces êtres brillants qui figuraient dans la cérémonie de l'autre jour à Versailles.

Que Dieu m'accorde de la patience quand j'aurai à rencontrer des pays aussi abandonnés, et qu'il me pardonne les malédictions qui m'échappent contre l'absence ou l'ignorance de leurs possesseurs. Entré dans la généralité de Bourges et bientôt après dans une forêt de chênes, appartenant au comte d'Artois; les arbres se couronnent avant d'atteindre une taille convenable. Ici finit la Sologne pauvre. Le premier aspect de Verson (Vierzon) et de ses alentours est très beau: une vallée majestueuse s'ouvre à vos pieds; le Cheere (Cher) la suit, et l'œil le retrouve plusieurs fois pendant quelques lieues; un soleil brillant faisait resplendir ses eaux comme une chaîne de lacs sous les ombrages d'une vaste forêt. On aperçoit Bourges sur la gauche. — 18 milles

Le 2. — Passé le Cher et la Lave. Ponts bien construits; belles rivières formant, avec les bois, les maisons, les bateaux, les collines adjacentes, une scène animée. Vierzon. — Plusieurs maisons neuves, édifices en belle pierre; la ville semble florissante et doit sans doute beaucoup à la navigation. Nous sommes actuellement en Berry, pays gouverné par une asse. Les vénérables ruines d'un château, situées près du spectateur, sont bien faites pour éveiller les réflexions sur le triomphe des arts de la paix sur les ravages barbares des âges féodaux, alors que chacune des classes de la société était plongée dans le désordre, et les rangs inférieurs dans un esclavage pire que celui de nos jours.

De Vierzon à Argenton, plaine unie et semée de bruyères. Pas d'apparence de population, les villes mêmes sont distantes. Pauvre culture, gens misérables. Par ce que j'ai pu voir, je les crois honnêtes et industrieux; ils paraissent propres, sont polis et ont bonne façon. Je pense qu'ils amélioreraient volontiers leur pays, si la société dont ils font partie était réglée par des principes tendant à la prospérité nationale. — 18 milles »

Pourtant, la température ressentie par l'homme n'est pas qu'une simple affaire de thermomètre : les conditions sociales (logement, alimentation, habillement) jouent un rôle prédominant dans la lutte contre le froid. La lutte contre les maladies également et l’on assiste à des milliers de morts de pauvres dans les campagnes, faute de soins et la misère s’étendant, de moyens pour se soigner. On connaît les conditions de vie de l'époque…La France est mûre pour une révolution !

Michel Benoit de Saint-Germain d’Apchon

 


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