Le martyr d’une bergère

 


Depuis de nombreux siècles, les fidèles ont vénéré sainte Solange. Venus de tout le Berry, les fidèles à la sainte se rendaient dans le petit village où elle naquit pour la célébrer et s’adresser à Dieu par son intermédiaire.  Le 10 mai 1874, une chapelle fut édifiée au lieu appelé «  champ du martyre » et depuis cette date, un pèlerinage est organisé en l’honneur de la patronne du Berry chaque lundi de Pentecôte.

C’est à deux kilomètres du bourg de Saint-Martin-du-Cros, au lieu-dit Villemont, que naquit, à la fin du IXème siècle, d’une famille pieuse, la petite Solange.

Dès son enfance, entourée de ses parents et proches, elle se tourna vers Dieu au point qu’à l’âge de sept ans, elle décida de se consacrer entièrement au seigneur corps et âme.

Comme bien des enfants pauvres de cette époque, elle consacrait ses journées à la garde des quelques moutons de la ferme parentale. Assise à l’orée d’une forêt ou perchée sur un rocher, elle méditait ainsi toute la journée et priait pour son entourage.

Chaque jour, le rituel se renouvelait, elle quittait la chaumière familiale pour gagner les herbages et faire paître son troupeau, et chaque jour, elle s’adonnait à la prière, parlant à Dieu et s’entretenant avec lui avec une rare intimité.

Son enfance passa ainsi et vint l’adolescence, sans que rien ne vienne troubler les vœux qu’elle avait prononcés dans son enfance. Des vœux de chasteté et de virginité.

Certains prétendaient à présent que Dieu l’avait dotée de pouvoirs sacrés et qu’elle pouvait guérir les malades et chasser les démons.

C’était à présent une belle jeune fille qui quittait la ferme familiale chaque jour pour gagner les prés. Lorsqu’elle prenait quelque repos, on la trouvait souvent prostrée dans l’église paroissiale, se recueillant en silence, alors que ses congénères s’adonnaient à des jeux bien innocents certes mais qu’elle considérait futiles à ses yeux.

Un jour, la tradition veut que ce soit un dix mai de l’an 878, alors qu’elle méditait près de son troupeau, assise près d’une croix érigée à la gloire du seigneur, elle vit arriver un cavalier, sorti d’une forêt avoisinante. Le jeune homme était l’un des fils du comte de Bourges.

La réputation de Solange, sa détermination de respecter ses vœux et sa beauté éblouissante avait gagné la grande ville et le jeune homme, en mal de conquête, avait décidé un beau matin de rechercher celle qui se refusait à tous pour la gloire de son Dieu. Certain de sa future victoire, le jeune Bernard de la Gothie s’approcha d’elle et après l’avoir saluée, lui fit de nombreuses avances. Convaincu que son pouvoir et ses richesses feraient céder la belle bergère.

Il fit sa cour durant de nombreuses minutes mais, Solange restait insensible à ses avances. Bernard s’impatientait et ne pouvait concevoir qu’une pauvre bergère puisse se refuser à celui qui devait succéder à son père, le comte de Bourges. Anéanti par une telle attitude, le jeune cavalier lui demanda sa main et lui promit de l’épouser, l’acte accompli, mais rien n’y fit.



Ne pouvant accepter un tel échec, il menaça la jeune fille, pensant l’effarer en brandissant son épée vers son troupeau, la terrifier en pointant son glaive vers la chaumière familiale et la tourmenter en lui jurant qu’il ne quitterait les lieux qu’après qu’elle ait accepté de l’épouser.

Fidèle à ses vœux, Solange repoussait avances et menaces en prétextant qu’elle avait décidé de n’aimer que le Christ. Sa réponse nous est parvenue grâce aux traditions populaires conservées à travers le temps :

«  J’ai été dès mon enfance, je suis et je serai à jamais consacrée à mon bon seigneur Jésus, qui n’a point d’égal en beauté, en sagesse, en puissance, et qui dispose souverainement de tous biens ; il m’a épousée par sa grâce, je lui garderai ma foi »

Furieux qu’une bergère lui tienne tête, si jolie soit-elle, et qu’elle réponde à ses avances par de tels affronts, le jeune cavalier n’avait plus qu’une solution pour revenir au château ancestral avec sa conquête : l’enlèvement.

Serrant les harnais de sa monture et piquant de ses éperons les flancs de l’étalon, il fondit sur Solange pour l’enlever. Comprenant qu’elle s’était mise en danger par son entêtement, la bergère courut le plus vite qu’elle  put dans la clairière, abandonnant ses moutons aux rayons du soleil levant. Le jeune comte la rattrapa rapidement et la monta de force sur son coursier, se dirigeant vers le château parental. Un sourire envahissait Bernard : enfin il allait posséder celle qui s’était toujours refusée à ses congénères !

Solange vit-elle ce sourire ? Comprit-elle qu’il en était fait de son serment de fidélité ?

La monture galopait à bride abattue dans la plaine emportant les jeunes gens vers un nouveau destin, soudain le cheval se cabra à la vue d’une rivière, l’Ouatier, déséquilibrant ses cavaliers.

Solange, envahie par la peur de manquer à ses vœux de fidélité envers le Christ, profita de cet instant pour se laisser glisser à terre, traversant la rivière en remontant ses jupes.

Fou de colère, et pris d’une irrésistible rage, le cavalier sortit l’épée de son fourreau et après l’avoir fait tourner plusieurs fois vers le ciel, lui trancha la tête. La destinée de celle qui avait consacré sa courte vie à son Dieu s’achevait dans un bain de sang.

Le jeune comte Bernard, effrayé par son geste meurtrier, descendit de cheval et prit la tête de la martyre dans ses mains. Qu’elle ne fut pas sa surprise lorsqu’il vit les lèvres de la jeune fille murmurer par trois fois le nom de Jésus….

La légende nous dit que Solange prit sa tête dans ses mains et gagna l’église la plus proche qui était celle de Saint-Martin-du-Cros. Elle  fut ensevelie sur la place du village.

Par la suite, Solange étant devenue la patronne du Berry, les habitants du village souhaitèrent lui rendre hommage et construisirent sur les fondements de l’ancienne église, un nouveau lieu de culte en son honneur, placée sous le vocable de Solange.

Le village prit également le nom de la jeune martyre et s’appela Sainte-Solange.

La tradition ne nous dit pas ce que devint l’assassin éperdu de conquête et d’amour. Bien que dépossédé de ses biens par le roi louis le bègue et excommunié par le pape Jean VIII, il partit certainement vers d’autres conquêtes, sur Autun, sur Macon, et disparut après sa défaite contre les rois Louis III et Carloman II en l’an 880.

Nul ne sait ce qu’il devint et s’il fut châtié pour ses actes commis mais comme l’écrivit si justement Sénèque :


                   «  Nul châtiment n’est pire que le remords »


Ci-dessous le chant de la procession entonné par les pèlerins lors des fêtes de sainte Solange :

 

Ô Solange, aimable patronne,

Garde aux cœurs berrichons la foi des anciens jours ;

Attire-nous au ciel où le seigneur couronne,

Où nous pourrions l’aimer toujours.

Vois sur le Champ de ton martyre

Se prosterner tous les enfants

C’est la vertu qui les attire

Sur tes traces depuis mille ans

 

Ici tout garde la mémoire,

Village, champ, hameau, guérets :

Ici tout parle de sa gloire

Et redit tes nombreux bienfaits.

 

Voici la campagne fleurie

Que foula ton pied virginal

Voici la croix de la prairie

Où tu reçus le coup fatal.

 

En se baignant dans la fontaine

L’infirme est guéri de ses maux :

Il n’est de souffrance humaine

Qui n’ait un remède en tes eaux.

 

La pluie à la terre brulante

Descend au signal de ta main

La moisson croit plus abondante

Aux champs où passe ton chemin.

 

En ce jour de fête immortelle

Reçois l’hommage de nos cœurs

Sur ton peuple à jamais fidèle,

Toujours verse à flots tes faveurs.

 

 

 

 

 

 

 


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